Natasha Kanapé Fontaine au Festif! de Baie-Saint-Paul
Illuminer le quai de sa poésie slammée en innu-aimun; Go Charlevoix & Le Festif! de Baie-Saint-Paul confient le Concert à l’aube à l’artiste autochtone Natasha Kanapé Fontaine.
Natasha
Kanapé
Fontaine
Le Festif! de Baie-Saint-Paul
Natasha, tu es artiste multidisciplinaire (écrivaine, poétesse, artiste visuelle, actrice), ton univers musical en spectacle est lui aussi métissé de tous ces médiums d’expression. Comment décrirais-tu l’expérience que les gens pourront vivre au Concert à l’aube?
En fait, j’ai hâte de le découvrir, ha ha! Ce sera totalement ma première expérience d’une performance comme celle-ci. Et ce sera avec le public du Festif!. C’est un immense honneur de pouvoir célébrer la poésie au lever du soleil. Lors de la création de ce spectacle, mon premier objectif était de pouvoir offrir une expérience de la poésie comme je la vis moi-même, au quotidien : méditative, invitante, mais à la fois revendicatrice à la fois du collectif et de l’intime, se réapproprier autant son propre corps que son propre peuple. C’est aussi l'idée de vouloir se lever contre tout ce qui ne fait pas de sens; de se réapproprier, en tant qu'êtres humains, de ce qui devrait être plutôt une expérience de l'humanité dans son essence plutôt que d’une expérience de la tristesse, de l’injustice et de l’oppression. Je souhaite que ces textes nous porteront ensemble dans une danse intérieure, dans un regard aligné vers l’avenir. J’ai intitulé ce spectacle Nikan: dans cent ans, dans l'idée que nous devons ne pas oublier que le futur nous appartient, alors il est indispensable d’agir dans le présent. Nikan signifie “devant”, “avenir”, “en avant”.
Tu parles beaucoup de l’attachement au territoire dans ton oeuvre, comment appréhendes-tu ce spectacle offert en plein air, aux abords du Saint-Laurent et au lever du soleil?
Il y a des moments où les levers de soleil me manquent, alors je me couche tôt pour pouvoir mieux me réveiller avant l’aube et depuis une fenêtre, regarder le soleil illuminer tout l’horizon. Je viens de la Côte-Nord, alors les grands espaces, il est naturel pour moi de les ressentir, de les connaître par cœur. Alors, habituellement, vivre un lever de soleil, c'est un peu solitaire pour moi. Pour une fois, je réciterai de la poésie bien entourée; des poèmes qui s'inquiètent de l'état du monde mais veulent quand même creuser l’incertitude pour y révéler les pierres précieuses de l'émerveillement et la lumière. Pour ma part, je crois que je dirai mes poèmes au soleil, et que le public pourra y vivre alors une forme de reconnexion entre nous tous. Je perçois le soleil comme un être vivant: il brûle, il respire, il bouge, il tourne, il crache, il danse, il réchauffe, il reçoit tout comme il réconforte. Ce sera comme lui réciter des prières, la chose la plus ancienne du monde. Prends mes peurs, Soleil, brûle-les, puis enseigne-nous à nouveau comment respirer ensemble.
Parle-nous de l’importance de partager et garder vivante ta langue maternelle et ta culture…
Mon but est de vivre le plus longtemps possible. Je veux voir le monde évoluer, changer, gronder. Par contre, j’ai une grande crainte: c’est de me retrouver dans une quarantaine ou une cinquantaine d'années, et d'être une parmi un nombre trop restreint d’Innus qui connaissent la culture ancestrale, et qui ne connaissent simplement que quelques mots dans la langue de nos parents. Je ne veux pas disparaître, je ne veux pas nous voir disparaître, tout simplement parce que nous n’aurions pas fait assez d’efforts pour sauvegarder ce qui nous reste. Nous sommes déjà en train de reconstruire nos cultures et nos peuples, mais nous nous devons d’appeler le plus d’Innus possible pour que nous puissions tous mettre l'épaule à la roue ou plutôt, devrais-je dire, mettre la rame à l'eau pour faire avancer le canot de la reconstruction. Je veux vivre âgée, porter fièrement la culture de mes ancêtres, parler ma langue de manière courante avec les miens, que nos enfants et leurs enfants en soient extrêmement fiers. C’est pour ça que je fais ce travail.
En tant que femme artiste autochtone, quel est ton regard sur la parité au sein des programmations culturelles et de festivals à l’heure actuelle au Québec?
Il est plus que temps et plus que nécessaire de trouver cet équilibre. Trop longtemps - nous le savons tous -, les industries des arts ont été des mondes d’hommes. Encore aujourd’hui, il est difficile de faire sa place, de prendre sa place en tant que femmes sur les scènes, dans les théâtres, dans les programmations. Nous avons encore le réflexe, moi y compris, de faire mieux confiance à des musiciens, à des chanteurs, tout naturellement, et nous n’avons pas le même réflexe avec les musiciennes, les chanteuses, les conteuses. C’est un biais de société qui empêche la pluralité des voix et des perspectives. Nous devons nous en libérer. Tout simplement parce que les mélodies, les écritures, la poésie dans la chanson, les musiques ne regorgent pas des mêmes sensibilités. Et quelle place laissons-nous aux artistes de la musique de la communauté LGTBQA+? Autochtones? Pourquoi se priver des multiples perspectives sur le monde? L’art est fait pour nous faire comprendre le monde dans lequel nous vivons, n’est-ce pas?... N’est-ce pas?
Veux-tu profiter de la tribune pour nous inspirer à découvrir quelques artistes autochtones qui te font vibrer?
Elisapie (Inuk) bien sûr! Avec son dernier album, Inuktitut, qui pour nous, Autochtones, est un album vibrant de nostalgie, de nos vies dans nos communautés. Combien de fois, quelle que soit notre Nation, avons-nous entendu des chansonniers de chez nous traduire dans nos langues les plus grandes chansons populaires, à différentes époques de nos vies? Elisapie a réussi à rendre cette sensation ! Alors cet album, je le chéris énormément. Jeremy Dutcher (Wolastoqey), avec ses albums Wolastiqiyik Lintowakonawa et Motewolonuwok, qui nous ramènent dans une présence forte et enracinée dans nos cultures respectives. Il nous rappelle souvent qu’il ne faut pas oublier la parole des ancêtres lorsque nous créons. Puis de chez nous, il y a Kashtin (Innu), dont les albums ont été récemment ajoutés aux grandes plateformes numériques. N’oubliez pas de sitôt le groupe Maten, l’auteur-compositeur-interprète Scott Pien-Picard et l’autrice-compositrice-interprète Kanen, tous les deux de Maliotenam. Pour terminer, je vous invite à découvrir les musiques électroniques de deux grandes femmes des nations inuit du Canada et du Groenland de Riit (Inuk) et de Varna (Inuk, Kalaallit Nunaat). En gros, c’est ma playlist! (Entre Bad Bunny, Lady Gaga, Karol G et Shakira hihi!)
Nipukuenitan iteian nte Festif!
Le Festif! de Baie-Saint-Paul: en route vers la parité!
On a voulu savoir directement de la bouche du directeur général Clément Turgeon quelle est la vision de l’événement quant à la parité homme-femmes, ainsi que par rapport à la représentation des artistes autochtones dans leur programmation: « Au Festif!, la parité et la diversité ne sont pas seulement des objectifs, mais une façon de penser la programmation. Je cherche activement à mettre de l’avant des artistes de tous horizons afin que le festival reflète la richesse et la pluralité de la scène musicale actuelle. La parité hommes-femmes fait partie de nos réflexions depuis plusieurs années et se traduit concrètement dans mes choix artistiques. Nous portons également une attention particulière à la présence d’artistes autochtones, en travaillant à leur offrir une place réelle et visible dans la programmation. L’idée n’est pas seulement d’atteindre des chiffres, mais de créer un événement plus représentatif et ouvert."
Le Festif! in Baie-Saint-Paul: Towards Gender Balance!